Le tennis français s’insurge contre « la mise à mort » de la Coupe Davis

Révolution en vue dans le tennis, puisque la Fédération internationale a dévoilé un projet de refonte totale de la Coupe Davis. Mais le lifting de la vénérable compétition créée en 1900 fait déjà grincer des dents, notamment côté français.

La Coupe Davis est morte, vive la Coupe Davis ! Ce n’est certes pas encore entériné, mais la révolution que s’apprête à vivre la vénérable compétition internationale de tennis semble désormais inévitable. Terminés les quatre week-ends de trois jours par an consacrés à la « coupe du monde de tennis ». Finies les « finales marathon », conclues au bout du suspense, au cinquième set d’un cinquième match couperet. Terminés les grands rendez-vous à domicile et leurs ambiances irrespirables.

En 2019, et sauf improbable retournement de situation d’ici au vote final – en août, date de la prochaine réunion de la Fédération internationale de tennis (ITF) – la Coupe Davis changera de peau : 18 nations réunies en terrain neutre, en plein mois de novembre, et sept jours élire le vainqueur. Sur une semaine, donc, les sélections se départageront sur deux simples puis un double, au meilleur des trois sets, au sein d’un tableau composé de matchs de poule puis d’une phase à élimination directe (1/4, 1/2 et finale)

Avec ce format, l’ITF promet un « festival du tennis et de l’entertainment », selon la formule employée par son nouveau partenaire, le groupe d’investissement Kosmos. L’entreprise fondée par le footballeur catalan Gerard Piqué, à l’origine de ce projet, prévoit de faire les choses en grand autour de l’événement : 3 milliards de dollars seront injectés sur 25 ans pour donner à cette nouvelle compétition une autre dimension. Et les top joueurs, qui avaient déserté l’événement ces dernières années, seront bel et bien au rendez-vous puisque Kosmos a su les prendre par les sentiments : un « prize money » de 20 millions de dollars sera mis sur la table chaque an

« L’oseille contre la tradition »

Alléchant sur le papier, mais surtout totalement révolutionnaire, puisqu’à l’exception du nom du trophée, il ne restera au final plus rien ou presque de la traditionnelle Coupe Davis. Une mise à mort signée de la main de l’ITF qui, sans surprise, n’a pas recueilli que des applaudissements. Un contingent de déçus au premier rang duquel les Français, attachés depuis près d’un siècle au Saladier d’Argent, font entendre leur voix. Et dans l’esprit des Bleus, c’est l’appât du gain qui a eu raison de la vénérable compétition.

Interrogé par le quotidien L’Équipe, l’ancien joueur Cédric Pioline peste : « Il y a 20 millions de ‘prize money’, tout le monde va vouloir la jouer. C’est encore une fois l’oseille contre la tradition. » Même son de cloche du côté du spécialiste du double Julien Benneteau : « Si c’est vraiment ce format qui est appliqué, il faut qu’ils aient (les dirigeants de l’ITF, NDLR) le courage de leur réforme et qu’ils disent ouvertement : il n’y a que l’argent qui compte. »

Une lecture que partage sans équivoque Yannick Noah, capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis victorieuse en 2017. « La fin de la Coupe Davis. Quelle tristesse. Ils ont vendu l’âme d’une épreuve historique », tweete-t-il, visiblement résigné. Une intervention d’ailleurs reprise sur les réseaux sociaux par l’ancien numéro un mondial russe Ievgueny Kafelnikov, qui l’invite à l’action : « Et on va laisser faire, mon ami ? Bien sûr que non ! Nous nous sommes tous les deux battus pour que ceci n’arrive pas. »

Sinistrose

Mais pour l’heure, dans le clan français, c’est plutôt le fatalisme qui prime sur l’action. Il fallait « la réformer, pas la détruire », s’indigne Nicolas Mahut, tandis qu’Amélie Mauresmo regrette la « condamnation à mort » d’une compétition qu’Arnaud Di Pasquale voyait effectivement « à bout de souffle », non sans avouer que ça le « fait grave ch… » que l’ITF n’ait pas cherché « d’autres solutions ».

Capitaine des Bleus de 2013 à 2015, Arnaud Clément, est lui aussi amer. « Maintenant on a l’impression qu’on va acheter cette compétition à coups de millions d’euros. Voir ces millions mis sur la table pour motiver les joueurs à participer, ça ne marche pas et ça ne marchera jamais », prophétise-t-il. Plus diplomate, Guy Forget (vainqueur en 1991 comme joueur puis en 2001 comme capitaine) estime que « l’esprit de la compétition va être changé », et qu’il est dommage d’être arrivé à quelque chose « d’aussi radical ».

Et même chez les jeunes, à l’image du numéro un français Lucas Pouille, la soupe à la grimace n’est pas feinte : « Quand vous ne jouez pas à la maison, ou dans le pays contre lequel vous jouez, ce n’est plus la Coupe Davis. Tous ceux qui ont vécu un match de Coupe Davis savent que c’est différent. Ce ne sera pas la même atmosphère. Je pense que c’est une très mauvaise idée. […] Pour moi, c’est une peine de mort. »

Soutiens puissants

Mais la position française est toutefois loin d’être partagée par tous. Si la Fédération belge, par la voix de son président Andre Stein, a d’ores et déjà annoncé qu’elle voterait contre la réforme, la Suisse se réjouit ouvertement de ce changement de formule. « Si on n’arrive pas à mettre en œuvre ce qui est maintenant sur la table, la Coupe Davis va mourir sur les trois ou quatre prochaines années, parce que ça va vite dans le business », prévient même le président de la fédération helvète René Stammbach,

Pour Roger Federer, numéro un mondial et légende vivante du tennis, la réforme menée par l’ITF constitue là aussi « un grand pas dans une nouvelle direction. » Une déclaration toute en modération, même si le Suisse n’a jamais caché son aversion pour la Coupe Davis. En 2015, quelques mois après avoir enfin remporté le trophée, il avait été sans équivoque : « La Coupe Davis a toujours été un fardeau à porter et cela m’a causé bien plus de difficultés qu’autre chose dans ma carrière. »

L’annonce de l’ITF a également ravi une autre star du tennis, l’Espagnol Rafael Nadal. « Quand quelque chose ne fonctionne pas parfaitement, et c’est le cas depuis des années, il faut chercher de nouvelles solutions. C’est une bonne initiative qui peut fonctionner », s’est félicité le Majorquin. Une initiative même « nécessaire et inévitable » pour l’ancien porte-étendard du tennis américain Andy Roddick, qui s’est félicité de cette « bonne nouvelle ».

Le soutien d’autres poids lourds du circuit, qui ne se sont pas encore officiellement prononcés depuis l’annonce, ne fait plus l’ombre d’un doute depuis quelques heures. Joint par Associated Press, le président de l’ITF David Haggerty s’est félicité sans détours de l’appui reçu par le projet par certains joueurs, notamment Andy Murray ou Novak Djokovic.

Même des anciens, à l’image de l’ancienne gloire allemande Boris Becker, s’y mettent : « Les Français sont champions en titre, donc je suis sûr qu’ils aiment le format actuel. La Coupe Davis est la plus vieille compétition en tennis, la plus prestigieuse et la plus importante, mais nous sommes tous d’accord pour dire que le format actuel doit être rafraîchi. Des changements doivent être apportés et je suis content que les autorités aient compris cela. »

D’ici au mois d’août, à charge pour les détracteurs du nouveau projet de convaincre au sein de l’ITF. L’an passé, la Coupe Davis avait sauvé sa peau pour quelques voix : le scrutin à la majorité des deux tiers n’avait finalement recueilli « que » 63,54 %, et le projet 2017 (finale sur terrain neutre et matchs en deux sets gagnants) avait été retoqué par l’assemblée. Mais dans six mois, la vénérable compétition pourrait bien tirer sa révérence après 118 ans de bons et loyaux services.

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